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  LES DANGERS DU SIONISME 

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UN HOMME REALISTE

Freddy Raphaël est professeur de Sociologie à l'Université Marc Bloch de Srasbourg. Il a été quinze années durant doyen de la faculté des Sciences sociales, et a dirigé le laboratoire de Sociologie de la Culture européenne et la Maison des Sciences de l'Homme de Strasbourg. 
 

 
 
Le "négationnisme" d'Ariel Sharon 
 
par Freddy Raphaël 
 
La trêve de l'été a quelque peu estompé les réactions des juifs de France à l'invitation pressante d'Ariel Sharon leur intimant de quitter "immédiatement" ce pays qu'ils avaient considéré indûment comme le leur, afin d'échapper à un "antisémitisme déchaîné".  
 
Ces propos, qui n'hésitaient pas à mettre en cause, dans sa globalité, la composante musulmane de la nation française, suscitèrent dans l'ensemble une forte réprobation, mais aussi une condamnation embarrassée, hésitante, de certaines institutions dirigeantes juives. Il nous semble nécessaire de reprendre l'analyse des implications de cet appel à déserter. 
 
Par sa condamnation sans appel de la France, qui enferme celle-ci dans une essence antisémite, le jour même de la célébration du 70e anniversaire du Vél' d'Hiv, Ariel Sharon s'est employé délibérément à nier l'aventure spécifique du franco-judaïsme et le destin singulier des juifs de ce pays durant la seconde guerre mondiale. 
 
Il n'est pas possible de résumer en quelques lignes les grands traits significatifs de l'évolution des rapports des juifs de France à la nation et à la Terre sainte. Pour la communauté alsacienne et lorraine, qui en fut longtemps la composante majoritaire, Jérusalem, qu'elle évoquait plusieurs fois dans ses prières quotidiennes, était avant tout la Cité que Dieu habite, le lieu mystique d'une nostalgie jamais assouvie. 
 
Mais, en même temps, elle vouait un culte à la France qui, la première au monde, avait restitué aux juifs leur dignité et fait d'eux des acteurs à part entière dans l'histoire. 
 
Ceux-ci virent dans les valeurs de la République l'accomplissement des impératifs prophétiques de la Bible. Cependant, l'affaire Dreyfus, l'antisémitisme de Drumont et celui des années 1930, et surtout l'expérience de la déréliction extrême de la seconde guerre mondiale ont partiellement remis en question la construction, toujours fragile, du franco-judaïsme. L'indifférence, la passivité, l'abandon d'une partie de la nation, ainsi que la collaboration active du gouvernement de Vichy qui livra les juifs aux nazis, ont laissé chez les survivants des cicatrices toujours vives. Mais, en même temps, des milliers d'hommes et de femmes ont pris de grands risques et ont mis leur vie en jeu pour arracher des juifs à une mort atroce. 
 
C'est cette mémoire qu'Ariel Sharon cherche à travestir et à éradiquer lorsqu'il reprend à son compte les accusations formulées dès janvier 2002 par Michael Melchior, son vice-ministre des affaires étrangères, faisant de la France "le pire des pays en matière d'antisémitisme". 
 
Quelques jours à peine avant cette condamnation radicale, Jacques Chirac avait tenu à s'exprimer depuis les communes de Haute-Loire et d'Ardèche où des centaines de juifs traqués furent accueillis et cachés. Il en appelait au sursaut de chaque citoyen face à la recrudescence de l'antisémitisme et dénonçait tous ceux qui prennent leur parti de la violence raciste. 
 
Le 18 juillet, Ariel Sharon poursuivait son entreprise négationniste en s'employant à recouvrir la voix du ministre français délégué aux anciens combattants, Hamlaoui Mekachera. Ce dernier avait évoqué la rafle des 16 et 17 juillet 1942, où 4 500 fonctionnaires de police français arrêtèrent 12 884 juifs et parquèrent plus de 8 000 d'entre eux dans le Vel'd'Hiv, six jours durant, dans les pires conditions. Le ministre avait rappelé le discours tenu le 16 juillet 1995 par le président Chirac, reconnaissant la responsabilité de l'Etat français dans la déportation de milliers de juifs. Le ministre mentionna ces "visages qui nous hantent", ces "yeux qui nous interrogent", et demanda à ses concitoyens de tout faire pour que "d'autres innocents ne se retrouvent pas seuls, abandonnés à la lâcheté, à la folie et à la haine". 
 
L'appel pressant d'Ariel Sharon récuse, de fait, le modèle de la nation moderne fondé sur le principe de la citoyenneté. Dans son étude consacrée à "La communauté des citoyens", Dominique Schnapper a élaboré l'idéal-type d'une société politique qui entend dépasser les enracinements concrets et les fidélités particulières de ses membres. "Les individus, quelles que soient leurs origines historiques ou ethnico-religieuses, quelles que soient leurs diversités et leurs inégalités, sont également des citoyens." 
 
Au cœur de la nation démocratique s'échafaude, difficilement certes et malgré des revers, une communauté formée d'individus civilement, juridiquement, politiquement libres et égaux. Il en résulte pour les groupes confessionnels l'obligation de se conformer au principe de la séparation du politique et du religieux, afin que le dépassement des engagements singuliers permette de construire une nation où vivent ensemble, en respect mutuel, des populations qui ne partagent ni les mêmes convictions ni les mêmes pratiques. 
 
C'est ce principe qui fonde la légitimité politique de la France en tant que nation démocratique moderne qu'Ariel Sharon remet en question. Il enferme les juifs dans une identité ethnico-religieuse séparée de l'utopie créatrice qui constitue la société des citoyens. Leur émancipation en 1791, qui les réintroduisit dans l'histoire en tant qu'acteurs à part entière, les amena à choisir deux options, dont Dominique Schnapper accuse volontairement les divergences. D'une part, une "réinterprétation métaphysique" de la tradition religieuse, s'affirmant dorénavant dans le privé, ou encore "la volonté de s'inscrire dans le destin collectif" du pays d'accueil, tout en revendiquant, face à l'antisémitisme et aussi par solidarité, une identité singulière. D'autre part, une "réinterprétation historique" qui privilégie l'appartenance à un peuple juif, à un destin spécifique et à une relation forte à l'Etat d'Israël. 
 
La première orientation valorise la citoyenneté que la société française, malgré des revers significatifs, s'efforce de construire ; la seconde tend à accentuer la rupture entre la fidélité à la tradition historique et culturelle des juifs et la citoyenneté française. C'est ce fossé qu'Ariel Sharon s'emploie à élargir et qu'il rend infranchissable. 
 
La condamnation sans appel de la France qu'il a formulée enferme celle-ci dans une essence antisémite, en même temps qu'elle attribue à la communauté musulmane tout entière un racisme qui lui serait consubstantiel. Ce réquisitoire implacable, lesté d'une forte charge symbolique, oblige chaque juif de France à redéfinir son rapport au sionisme. Il s'agit là d'une démarche qui comporte, nécessairement liées, une dimension individuelle et une dimension collective. Il nous semble que, au-delà des réticences antérieures face à la création d'une entité étatique, un large consensus s'était progressivement affirmé avec la prise de conscience de la tragédie sans nom que représente la Shoah. 
 
Il fallait pour la "lie de la terre", pour ces "personnes déplacées" qui étaient les survivants un lieu où revivre. Pour ces témoins gênants de l'effondrement de la civilisation, qui étaient de trop, Israël a été plus qu'un havre d'accueil : la terre de la dignité et de l'humanité recouvrées. D'autant plus que la charte de la nation, l'utopie sioniste, exprimait une aspiration à construire une société plus juste, plus fraternelle, qui refuse la hiérarchie entre l'activité manuelle et l'activité intellectuelle. 
 
C'était un défi insensé, qui prenait le message biblique assez au sérieux pour faire coucher la métaphysique dans le lit du politique. Cet impératif catégorique a sous-tendu le travail acharné des premières générations de bâtisseurs, parmi lesquels les juifs originaires de France ont assumé une tâche significative. Le pays a su accueillir des juifs exilés, fuyant la haine, l'expropriation, voire l'assassinat. Mais ce projet a été partiellement trahi par ceux qui, sourds aux injonctions des Prophètes, ont affirmé que la fin justifiait les moyens. 
 
Aujourd'hui, face à la violence aveugle de groupes terroristes arabes que rien ne saurait justifier, il importe que soient encore plus nombreux ceux qui refusent d'admettre qu'on ne peut construire la Maison d'Israël sur la non-reconnaissance de l'Autre, la violation de ses droits et le refus d'admettre son égale dignité. 
 
Une grande partie des juifs de France entendent rester des habitants de la "double demeure". Ils témoignent d'une fidélité sans faille envers l'aventure créatrice d'une France républicaine, engagée dans un combat toujours recommencé pour que les principes des droits de l'homme s'inscrivent véritablement dans l'ordre social et politique. En même temps, ils sont solidaires de la lutte de ceux qui, en Israël, assumant la tension du politique et les exigences du prophétisme, s'efforcent de construire une société plus juste, plus fraternelle, qui reconnaît les droits imprescriptibles de l'autre. 
 
Freddy Raphaël est sociologue. 
 
Sources : Lien vers http://www.bladi.net/modules/newbb/sujet-26465-1-le-"negationnisme"-ariel-sharon-freddy-raphaël> 
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Modifié en dernier lieu le 1.12.2004
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